Chers confrères dans l’épiscopat,
chers prêtres, chers pèlerins,
Jamais encore de mémoire d’homme,
le monde n’avait été aussi uni qu’en ces derniers
jours de la souffrance et de la mort du pape Jean-Paul II. Dans le monde
entier on a prié pour lui, juifs et chrétiens tout comme
des musulmans aussi. Jeunes et vieux sont venus de toutes les nations
pour rendre à leur Saint Père bien-aimé les derniers
honneurs et le voir une dernière fois. Des hommes d’État
qui passaient pour être des ennemis invétérés,
comme le président syrien Baschar al-Assad et le président
israélien, Mosche Katzav, échangeaient des sourires et se
tendaient la main.
Qu’est-ce qui a poussé quatre millions de personnes à
venir du monde entier en dépit des cruelles fatigues du voyage
et de celles de l’attente. Qu’est-ce qui a rallié ceux
qui pendant des décennies n’avaient les uns envers les autres
que des préjugés défavorables et une attitude d’hostilité
?
C’est l’amour inconditionnel que Jean-Paul II d’un cœur
paternel a porté envers tous, sans faire acception de personne
; un amour qui vient de Dieu et mène à Dieu. C’est
une grâce qu’il a gagnée en tant que Bon Pasteur au
prix du don de sa vie.
Nous avons tous été témoins de la souffrance qui
l’a marquée dès l’attentat qu’il a subi
en 1981 et qu’il n’a jamais cachée en public. Il a
en effet très bien compris la force de transformation et de rédemption
inhérente à la souffrance et il comptait dessus.
En faisant allusion à l’attentat, il dit : «
Le Christ a souffert pour nous tous et a donné à la souffrance
un sens nouveau. Il l’a située dans une nouvelle dimension…,
dans l’ordre de l’amour. La souffrance consume et consomme
le mal par la flamme de l’amour et elle fait aussi éclore
du péché… de nombreuses fleurs du bien. »
Jean-Paul II vivait cette foi. Aussi le message de sa souffrance et de
son silence était-il si éloquent et fécond.
Son Excellence Mgr Angelo Comastri qui pendant
trois ans a assumé la charge de prêcher les exercices spirituels
au pape et à la curie, a pu se rendre auprès du Saint Père
quelques heures à peine avant sa fin. Il rapporte ainsi cette rencontre
: « En arrivant devant le pape,
j’ai eu un mouvement d’une indicible émotion…
La vue d’une telle souffrance me poussa à lui dire : Tu es
vraiment jusqu’au bout le Vicaire du Christ sur terre, dans cette
Passion que tu vis et qui édifie et touche tellement tout le monde…
Par sa souffrance, le pape a écrit la plus belle encyclique de
sa vie car il est resté fidèle à Jésus jusqu’à
la fin. »
Le pape Jean-Paul II était tout pénétré du
message chrétien de la souffrance corédemptrice. Le vendredi
saint de cette année, il fit lire les paroles suivantes : «
L’adoration de la Croix nous invite à assumer une responsabilité
à laquelle nous ne pouvons pas échapper : la mission dont
parle saint Paul quand il dit : ‘Pour le Corps du Christ qu’est
l’Église, je complète dans ma vie terrestre ce qui
manque à la Passion du Christ’ (col 1,24). Moi
aussi, j’offre mes souffrances afin que s’accomplisse le décret
de Dieu et que sa Parole parvienne à tous les hommes…
En ce jour où nous faisons
mémoire du Christ crucifié, je regarde avec vous la Croix,
je l’adore et répète les paroles de la liturgie :
‘O crux, ave spes unica !’ Sainte Croix, notre seule espérance,
donne-nous patience et courage, obtiens la paix au monde ! »
En entendant ces paroles, notre pensée ne se porte-t-elle pas d’elle-même
vers ce que disait la Mère de tous les Peuples : «
Les peuples du monde entier ne trouveront pas de repos… tant qu’ils
n’élèveront pas leur regard vers la Croix, centre
de ce monde » (31 mai 1951). C’est la Croix qui nous
sauve. C’est pourquoi il faut savoir être reconnaissant quand
nous sentons nous aussi peser dans notre vie le poids de la Croix.
Jean-Paul II était un prêtre, un pape qui portait en lui
le Cœur de Jésus. Il abordait les gens avec une grande humilité
et un grand respect, de quelque race ou de quelque religion ils soient.
Il ne faisait pas de différence dans l’amour à donner
parce qu’il savait que Jésus, la Bon Pasteur, avait donné
sa vie pour tous les hommes. C’est pourquoi lui aussi, il a voulu
être un père pour tous, pour les réunir tous dans
une seule vérité. Il donne lui-même un exemple merveilleux
de la façon dont l’amour humble et la souffrance corédemptrice
sont source d’unité. C’est de là que venait
et vient sa force d’attraction. On a pu voir de nos propres yeux
à sa mort à quel point s’est réalisée
la parole du Seigneur : « Quand
je serai élevé à la Croix, je les attirerai tous
à moi » (d’après Jn 12, 32).
Moi-même, j’ai pu longuement prier près de la dépouille
de ce grand pape. Je me suis senti spirituellement intimement uni à
lui. C’étaient mes plus logues audiences avec lui. Dans ces
moments-là, je lui ai promis de continuer ce qu’il nous a
laissé en héritage et
je vous invite tous à m’y aider.
Quand j’étais devant le pape défunt, m’est venu
en mémoire l’image d’un de mes confrères qui
s’appelait aussi Karol. Il était encore au séminaire
des Jésuites quand il fut arrêté sous le régime
communiste. On le transféra d’un camp de concentration à
l’autre. Mais rien ne pouvait lui arracher le désir qu’il
avait d’être missionnaire en Inde pour porter Jésus
dans ce pays. Lors d’un accident de travail, il se retrouva enseveli
sous des pelletés de terre et resta trois jours sans connaissance.
À son réveil, ses premiers mots furent :
« Est-ce que je peux aller en Inde ? » Mais au cours
des mois, on s’aperçut qu’il ne sortirait vraisemblablement
jamais plus de ces camps de concentration. C’est pourquoi, il me
fit parvenir clandestinement son journal de bord et sa croix missionnaire.
Il me fit dire : « J’ai
reçu cette croix en tant que Jésuite. Je vous demande de
la prendre. Quand le porteur de drapeau tombe au combat, c’est un
autre qui aussitôt prend le relais et le combat continue jusqu’à
la victoire. Peu importe qui porte la bannière, ce qui compte,
c’est qu’on la porte jusqu’à la fin. Prenez donc,
je vous prie, ma croix, notre bannière dans le combat. Si un jour,
vous allez en Inde, laissez-la dans une station missionnaire. Je prierai
et souffrirai ici pour ce peuple. »
Près de la dépouille du pape Jean-Paul II, cet épisode
me revenait en mémoire. Quelle était la bannière
sous laquelle il a combattu ?
Il avait déjà comme évêque la devise «
Totus tuus », marque de sa donation inconditionnelle à
la Sainte Vierge. Mais ce Totus tuus a pris une toute nouvelle dimension
à partir de l’attentat du 13 mai. Jean-Paul II a éprouvé
dans les jours d’hospitalisation toute sa faiblesse physique. Je
me rappelle bien ce qu’il confia à l’un de ses amis
: « Voyez, je ne peux même
plus bouger. » Mais, après avoir marqué une
pause, il dit : « Cependant,
non pas ma volonté, mais que ta Volonté se fasse, Seigneur
! » Au travers de l’attentat, Jean-Paul II a perçu
plus profondément encore la valeur du sacrifice et le message de
Fatima.
Il m’a demandé de lui apporter tout ce qui avait été
écrit sur Fatima. J’avais en polonais un bon nombre de ces
textes. Il a tout lu avec une grande attention. Il lui est apparu clairement
qu’il était le pape dont parlait la Sainte Vierge à
Fatima et qu’il lui fallait réaliser ce dont la Vierge Marie
le chargeait. En quittant l’hôpital, il me dit : «
J’ai compris à présent que le seul moyen de sauver
le monde de l’autodestruction et de l’athéisme militant,
est la conversion de la Russie selon le message de Fatima. »
Après son hospitalisation, j’ai remis au Saint Père
une statue de Notre Dame de Fatima que j’avais reçue en cadeau
de la part de pèlerins allemands. Il la couronna et l’embrassa
en prononçant TOTUS TUUS. Je lui dis alors :
« C’est sous votre pontificat que doit se faire la conversion
de la Russie. » Le Saint Père resta un long moment
en silence et en prière devant la statue. Puis il me demanda :
« Comment faire pour cela ?
» Je lui dis : «
La Providence Divine vous a choisi pour, en union avec tous les évêques,
consacrer la Russie au Cœur Immaculé de Marie. Il en dépend
la paix dans le monde car la conversion de la Russie, c’est la victoire
sur Satan. »
À quelque temps de là, le Saint Père fit porter la
statue en Pologne et construire une petite chapelle à la frontière
d’où la Sainte Vierge regarde jusqu’à aujourd’hui
en direction de la Russie.
On en vint finalement au 25 mars 1984. Jean-Paul II pria avec de nombreux
évêques présents la consécration sur la place
Saint Pierre. Nous pouvons en voir les fruits : Aujourd’hui, des
missionnaires peuvent aller en Russie et répandre l’Évangile
dans les pays de l’ex-Union Soviétique. Si nous faisons ce
que demande la Sainte Vierge, nous pouvons voir comme à Cana le
miracle que Dieu opère.
J’ai eu ce jour-là la grande grâce de prier cette consécration
en secret au Kremlin à Moscou. Sous le couvert d’un journal,
j’y ai même célébré la Sainte Messe en
union avec le Saint Père. C’était un jour tout particulier
dans ma vie. J’essayais depuis 30 ans d’aller en Russie mais
ce n’était jamais possible. Le 25 mars, c’est la Providence
qui m’a conduit à Moscou. J’avais rendu visite à
Mère Teresa, avec qui je collaborais depuis plus de 20 ans, dans
sa station missionnaire de Calcutta. Pour mon retour, elle avait obtenu
un visa pour Moscou. Comme j’avais fui de la Slovaquie, il était
très risqué pour moi de me rendre dans les pays de l’Est.
La personne qui m’accompagnait me dit à la frontière
: « Alors, il est prévu
qu’on soit pour quatre jours à Moscou ? En retour, on restera
peut-être quatorze ans en Sibérie ! » À
la frontière, il nous a fallu vraiment attendre pendant des heures
jusqu’à ce qu’on ait examiné nos passeports.
J’avais prié tout le psautier quand nous avons pu passer
la frontière. On peut dire que ce jour-là, le Rosaire a
été la clé qui m’a ouvert la porte de Moscou.
Quand j’ai raconté au Saint Père mon aventure à
Moscou, il en a eu les larmes aux yeux. Il me dit : «
C’est vraiment un signe pour moi, Paul. Car de nombreux cardinaux,
évêques et théologiens étaient opposés
à cette consécration de la Russie au Cœur de Marie.
Mais Dieu a envoyé un évêque catholique à Moscou
pour y faire sur place la consécration. Ce jour-là, la Sainte
Vierge t’a conduit par la main. » Je lui ai répondu
: « Non, Très Saint Père,
elle ne m’a pas conduit, elle m’a porté dans ses bras.
»
Le pape Jean-Paul II est le pape de Fatima. Il a consacré à
la Sainte Vierge non seulement lui-même et le monde entier mais
aussi il a fait de la prière et du sacrifice de substitution le
centre de son pontificat. Quand j’ai rencontré sœur
Lucie pour la première fois, je lui ai demandé quel était
le point central du message de Fatima. Elle me répondit sans hésiter
: « Excellence, la première
chose que la Sainte Vierge nous a demandé, c’était
: ‘Êtes-vous prêts à accepter chaque croix et
chaque souffrance que le Seigneur vous envoie et à les offrir pour
la conversion des pécheurs ?’
» Nous sommes à une époque mariale dans laquelle
Marie intervient dans l’histoire de l’humanité comme
encore jamais auparavant. Elle s’adresse aujourd’hui à
nous, aux membres sains du Corps mystique pour qu’au nom des autres,
nous exercions notre foi, notre espérance et notre charité.
Nombreux sont ceux, même parmi ses proches collaborateurs, qui en
voyant la souffrance gagner le Saint Père au cours des années,
se demandaient d’où il prenait la force de ne pas démissionner
et de transmettre même à d’autres dans leur souffrance
le courage et l’espérance. Lui-même nous en a donné
la réponse : « En face
de Marie, Mère de l’Église, je renouvelle ma donation
: Totus tuus ! Qu’elle veuille bien m’aider à accomplir
à chaque instant de ma vie la sainte Volonté de Dieu »
(28 février 2005). Même à son réveil de l’anesthésie,
après avoir subi une trachéotomie, il écrivit sur
un bout de papier : « Ma che
mi hanno fatto ? Comunque io sono sempre totus tuus. Mais qu’est-ce
qu’ils m’ont fait ? De toute façon, je suis toujours
totus tuus, tout à toi, Marie.»
Tel était le secret de sa vie. Tel est l’exemple qu’il
a donné à l’Église, ce dont elle a tellement
besoin aujourd’hui, Marie. Ici, à Amsterdam, la Dame de tous
les Peuples dit : « Une Église
et un peuple sans mère est comme un corps sans âme »
(31 mai 1965).
En deuxième lieu, c’est la Miséricorde Divine qui
fut au centre de l’annonce que fit Jean-Paul II en paroles et en
actes. Juste après son élection, on m’a demandé
: « Quels vont être à
votre avis, les idées force de ce pape ? » Je répondis
à ce journaliste : «
La dignité humaine et les droits de l’homme. »
Partout où il est allé, il a montré sa disponibilité
à la réconciliation et sa compréhension.
Le 17 août 2002, il exhortait les pèlerins au sanctuaire
de la Divine Miséricorde de Cracovie-Lagiewniki en ces termes :
« Soyez des témoins
de la Miséricorde ! » Et il eut ces paroles prophétiques
: « C’est seulement dans
la Miséricorde de Dieu que le monde trouvera la paix et l’homme
le bonheur » (17 août 2002).
Lui-même a béatifié et canonisé sœur Faustyna
Kowalska, la grande messagère de la Miséricorde et il a
institué la fête de la Miséricorde au premier dimanche
après Pâques pour toute l’Église. N’est-il
pas significatif que le Seigneur l’ait rappelé à lui
justement en la vigile de cette grande fête ?
Dans sa dernière homélie que le Saint Père avait
préparée pour le dimanche de la Miséricorde de cette
année, il nous a laissé en héritage les paroles suivantes
: « À l’humanité
qui telle qu’elle est, semble perdue et dominée par la puissance
du mal, de l’égoïsme et de la peur, le Seigneur ressuscité
fait le don de son amour qui pardonne, réconcilie et ouvre à
nouveau l’âme à l’espérance. C’est
un amour qui convertit les cœurs et donne la paix. Comme le monde
a besoin de comprendre et d’accueillir la Divine Miséricorde
! »
Le pape Jean-Paul II fut le plus grand apôtre de la Miséricorde
dans notre temps. Par ses derniers mots, il nous laisse pénétrer
à l’intérieur de lui-même en nous invitant à
prier avec lui : « Seigneur,
… nous croyons en toi et nous voulons te dire à nouveau aujourd’hui
en pleine confiance : Jésus, j’ai confiance en toi, aie pitié
de nous et du monde entier » (extrait du texte pour le dimanche
de la Miséricorde 2005).
Telle est donc la bannière que nous laisse Jean-Paul II. D’un
côté, il y a les mots : totus tuus, je suis tout à
toi, Marie, et de l’autre : Jésus, j’ai confiance en
toi ! Nous pourrions dire aussi : le Cœur de Marie et le Cœur
de Jésus.
Le pape Benoît XVI, un vrai ami et un confident intime de Jean-Paul
II veut le premier porter cette bannière. Aidons-le par notre prière
et notre fidélité. Sous cette bannière, nous remporterons
la victoire.
Remercions Dieu et chantons le Te Deum pour le grand cadeau qui nous a
été fait en son successeur. Le Seigneur nous a donné
l’homme qu’il fallait à la place qu’il fallait
au moment qu’il fallait. Amen.
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